WRITING EXILE/MIGRANCY/NOMADISM/BORDERCROSSING
EXILIO/MIGRACIÓN/NOMADISMO/FRONTERAS
EXIL/MIGRATION/NOMADISME/FRONTIÈRES
© Nela Rio_-_Traducción
José Antonio Giménez Micó (Concordia
University, Canada): “Errance et poétique de la Relation chez Édouard Glissant”
Jamais
l'appellation «Nouveau Monde» ne s'avère plus exacte que lorsqu'on l'envisage
du point de vue de la population ayant subi la traite. «Ceux qui survécurent» à
l'inhumain passage transatlantique durent recommencer leur existence à partir
de zéro… ou presque. Mais ce presque, c'est-à-dire ces traces inconnexes et très fragmentaires des langues et des
cultures africaines, même lorsqu'elles sont consciemment rejetées, acquièrent
une importance précieuse. Toutes lointaines, fragmentées et incertaines
qu'elles soient, elles constituent les seuls éléments «intraduisibles» (Bhabha), c'est-à-dire irréductibles au rouleau compresseur colonialo-esclavagiste. Ces traces sont en effet les seules
origines autres desquelles le sujet colonisé par excellence qu'est l'esclave
peut se prévaloir pour affirmer son identité, aussi éclatée, minimisée,
infériorisée, «irrationnelle» puisse-t-elle apparaître sous l'œil du maître.
La
démarche fictionnelle et philosophique du penseur
martiniquais Édouard Glissant s'attaque à «l'élucidation de la
chronologie antillaise», donc à un affrontement dialogique de toutes les traces
du passé, qui permette de «savoir ce qui s'est passé réellement, non pas
seulement dans la dimension historique, mais disons presque dans la dimension
poétique». C'est ainsi que les traces mythico-légendaires
du «temps d'avant» s'opposent et s'entremêlent à ce qu'on pourrait appeler les
traces historiques de la domination. Dans cette communication, j'essaierai
d'explorer cette confrontation-(con)fusion en analysant une partie du roman La case
du commandeur (Glissant, 1981) où elle se manifeste d'une manière assez
ouverte et très amusante.
Man
pa ni papa, man pa ni manman pour soulajé ty'e mwen.
(Chanson populaire
martiniquaise)
Nous
sommes fils de ceux qui survécurent.
(É.
Glissant)
Dans le glossaire qui apparaît à la fin du roman La case du commandeur du Martiniquais Édouard Glissant, publié en
1981, plusieurs mots, phrases et expressions créoles sont soigneusement
traduites en français standard et présentés en ordre alphabétique. Il s'agit de
ce qu'on pourrait appeler des traductions écrites “fidèles,” “transparentes” de
l'“original” oral.[1] Mais il y a une phrase non-créole qui inspire le commentaire suivant: “Ni tamanan dji konon,
etc.: traces d'une des langues du pays africain, probablement déformées, dont
il ne vaut pas d'éclaircir le sens.”[2] En fait,
on apprendra à un moment donné que ces mots “africains” ne correspondent pas à
une seule langue, mais qu'ils sont le résultat d'un processus de transculturation entre plusieurs langues africaines ayant
débuté au moment même de la traite et à cause de celle-ci:
Liberté récita les pans de mots (ni temenan kekodji konon) que Melchior
lui avait enseignés; les traces éparpillées de la langue ou plutôt des langues
concentrées dans les souts de la Rose-Marie et qui s'étaient
volatilisées au vent d'ici. (Glissant
1981a: 123)
Qu'il soit inutile d'éclaircir le sens de ces termes –de ces traces– ne
veut pas nécessairement dire qu'elles ne soient pas significatives:[3] elles le sont précisément en tant que traces. Le
“sens” des glossaires renvoie au Même, c'est-à-dire à la rationalité, à la
transparence, au monolinguisme, à l'écriture, à l'obsession de l'un; à la
pulsion de sédentarisation et d'uniformisation qui était à la base du projet de
construction de la Tour de Babel.[4] Tandis que la trace appartient au Divers: au
nomadisme, à l'irruption du multiple, à l'oralité, à la dispersion des langues,
à l’opacité. A ce qu'on appelle
généralement “Babel” et qui, à proprement parler, nous devrions plutôt nommer
l'échec du projet babélien.[5] Mais attention: cet échec de Babel peut bien
s'avérer être “une action salutaire faisant échapper l'humanité à
l'uniformisation stérile” (Zumthor: 47). C'est que
“l'image babélienne ramène l'homme révolté à la réalité de sa servitude
ontologique et de son impureté culturelle” (op. cit., 24).
Toutes lointaines, fragmentées et incertaines
qu'elles soient, de telles traces ont constitué les seuls éléments
“intraduisibles,” c'est-à-dire irréductibles au rouleau compresseur colonialo-esclavagiste. Ces traces sont en effet les seules
origines autres desquelles le sujet
colonisé par excellence qu'est l'esclave peut se prévaloir pour affirmer son
identité, aussi éclatée, minimisée, infériorisée puisse-t-elle apparaître sous
l'œil du maître. C'est donc sur la base de ces traces (sur la trace de ces
traces) qu'a pu émerger une résistance rusée à l'anéantisation
coloniale dont le marronnage, le vaudou, l'investissement “africain” du créole
sont les manifestations les plus explicites.
Ces «mots venus de loin» sont prononcés au long du roman par plusieurs
personnages dont Papa Longoué, le quimboiseur qui
apparaît –comme d'ailleurs tant d'autres personnages– dans tous les romans glissantiens. Papa Longoué
s'évertue à raconter des “histoires cassées du temps d'avant,” c'est-à-dire à
actualiser, en plein XXième siècle, les traces de
récits mythico-légendaires présumément
originaires de l'Afrique. Mais un autre personnage avait déjà fait de même
quelques années auparavant (dans la période précédant l'abolition): Anatolie.
Or, Anatolie n'est pas un quimboiseur attitré. Par ailleurs, il n'est pas non
plus un marron, ni un simple esclave. Il est plutôt un conteur créole, un
personnage bizarre qui ne semble limité par aucun espace physique. Il ne répond
à aucun des programmes narratifs prévus par l'ordre colonial… si ce n'est à
celui du maître (le découvreur, le conquérant, le colon):
Il allait à l'aventure, comme disait le colon;
c'est-à-dire qu'il roulait aux frontières de l'Habitation, proclamant partout
qu'il cherchait la terre nouvelle. Quelle terre? Une terre qui n'est pas
rapportée, disait Anatolie. En attendant, il profitait aussi de toutes les
femmes rassemblées là […]. Il n'avait donc pas douze ans qu'on demandait
partout à la volée: Où est passé cet Anatolie? Et qu'on répondait tout
aussitôt, avec des mines et des soupirs: par-ci, par-là. Pas un ne consentait à
dire qu'il l'avait rencontré dans telle ou telle circonstance (c'est-à-dire, avec
telle ou telle), mais tous faisaient comprendre quelle était cette circonstance
sempiternelle (Glissant 1981a:
109)
Selon le colon, Anatolie va «à l'aventure». Il se comporte apparemment
comme les découvreurs et les conquérants l'avaient fait lorsqu'ils se sont
rendus en Amérique. C'est pourquoi Anatolie n'essaie surtout pas de retrouver
le pays d'avant, il cherche plutôt une terre «qui n'est pas rapportée»,
c'est-à-dire (toujours apparemment, du moins) une terre à découvrir, voire à
conquérir.
Et il l'a peut-être trouvée. Le “nous” narrateur pourrait fort bien avoir
tort lorsqu'il affirme: «En attendant [de trouver cette terre nouvelle], il
profitait aussi de toutes les femmes rassemblées là». Selon mon hypothèse, la
“terre nouvelle” à laquelle Anatolie aspire pourrait être précisément ce
rassemblement de femmes; en tout cas, elles en sont l'intermédiaire qui devrait
conduire Anatolie à son but: la femme comme terrain à découvrir, réplique
cocasse de ce “Nouveau Monde” (de cette nouvelle terre) dont les conquérants
prirent possession, comme si elle fût une femme vierge à posséder[6].
Rappelons que l'histoire officielle de la Martinique représente le pays
comme une femme soumise aux appétits de l'Européen colonisateur, consacrant
ainsi le viol initial des conquérants. «L'Histoire
ici, certes mimétique à tous points de vue de l'idéologie occidentale […],
n'est qu'une soumission de plaisir, où le mâle domine; le mâle, c'est l'Autre»
(Glissant 1981b: 139). Dans La case,
c'est précisément l'épouse du colon (que tout le monde appelle «la colonne»)
qui s'est auto-assignée le rôle d'historienne
officielle de sa nouvelle famille en tenant des écritures sur les exploits
(fictifs ou, en tout cas, fort douteux) des ascendants de son mari. Pour ce
faire, elle n'a pu qu'imiter plus ou moins adroitement le modèle
historiographique métropolitain, “que cette femme sans doute appelait
l'Histoire, et dont elle humait un vague relent dans les quelques grimoires et
pamphlets arrivés de France» (Glissant 1981a: 113).
Le mâle n'a pas besoin de recourir à la séduction pour obtenir ce qu'il
veut. Posséder ses femmes est
(ré)affirmer son autorité –que ce soit sur le territoire des Antilles pour le mâle-métropole, ou sur le corps des femmes esclaves pour
les mâles-maîtres d'habitation.
Ce n'est pas le cas d'Anatolie. Il doit “conquérir” les esprits des femmes
et ne prétend jamais asseoir sa propriété sur ces femmes qui ne lui
appartiennent pas. Voilà une différence importante entre les conquérants et
lui, il doit séduire les femmes. Il y réussit par la parole, en racontant à
chacune d'entre elles un fragment des “histoires cassées” provenant d'un ancien
mythe africain (en les “cassant” encore davantage, en les fragmentant, en les
multipliant). Les femmes en sont tellement ravies qu'elles forment une société
secrète «où chacune était connue pour la part qui lui avait été contée» (Glissant
1981a: 110). Et cela afin de pouvoir recomposer une histoire que le lecteur sait
fort bien non-recomposable –d'où son charme
d'ailleurs, dans le double sens du mot “charme”: pouvoir rhétorique de
séduction, moyen magique d'ensorcellement. En ce qui concerne cette dernière
acception, il faut noter que, même si Anatolie n'exerce pas comme quimboiseur,
«il connaissait tout des quimbois, dont il distillait
la façon à chacune de ses postulantes » (Glissant 1981a: 117). Voilà comment, à
travers cet usage peu orthodoxe des traces mythico-légendaires,
Anatolie arrive à déjouer l'institution colonialo-esclavagiste
personnifiée par le maître:
Il fallait crier, chaque fois qu'Anatolie
approchait de jour: Arrière satan maudit!
–ceci pour satisfaire le colon, jaloux de sa
propriété femelle, inquiet de ses droits […]. Que faisait-il [Anatolie] autre
que pousser à l'extrême la tactique des hommes, sans commentaires ni fierté?
Les femmes bougonnaient qu'elles préféraient cette manière et que, tant qu'à
être bousculées dans tous les carrés de cannes, autant apprendre au moins un
morceau de romance, pour ensuite le rapiécer avec les autres (Glissant 1981a: 110-111).
La nuit, tel que le laisse entendre la première phrase de la citation,
fournit le cadre propice au détour. En effet, au “monde” diurne, celui du
fonctionnement de l'appareil colonial européen : de l'écriture, du
christianisme, du travail dans l'habitation, correspond l'historiographie
officielle, tandis que les traces orales de provenance africaine, la quimboiserie, la désobéissance détournée des femmes se
réfugient dans le “monde” nocturne ; c'est pourquoi elles renient Anatolie
lorsque le jour approche…
Voilà que les traces des deux mises en récit du monde, celle apparemment
“certaine” de l'Histoire de la famille du colon, ainsi que celle on ne pourrait
plus “incertaine” racontée par Anatolie, sont exposées dans La case du
commandeur. Or, les deux “mondes” –et, conséquemment, les deux mises en
récit du monde– demeurent pour l'instant à l'écart l'un de l'autre…[7]
Le clivage devient cependant poreux lorsque les femmes décident de “se
détourner” de la lubricité du maître et «de raconter, on dit même au moment
pour le colon le plus frémissant, [leur] part d'histoire d'Anatolie» (Glissant 1981a:
112). Habitué à la linéarité et à l'ordre causal propres à l'histoire
occidentale moderne, le colon se trouve «intoxiqué de ce hachis de nouvelles,
s'exasp[ère] de ces personnages dont il ne conna[î]t pas l'origine, le nom ni la destinée» (ibid.). Et c'est à ce stade de
l'intrigue qu'Histoire du Même et “histoires cassées” du Divers vont
s'affronter dialogiquement, puisque le colon confie à
sa femme «ces étranges débris de conte» (ibid.)
afin de les exorciser.
La première réaction de l'historienne auto-attitrée
est d'assimiler ce corps étranger constitué par les traces anatoliennes à son
Histoire univoque: «“C'est un complot”, cria-t-elle d'abord. “Souvenez-vous des
puits empoisonnés au temps de monsieur votre père”» (op. cit., 113-14)[8]. Or, ce «vent de mots» va bientôt l'atteindre
elle aussi, et cela au point qu'elle abandonne son Histoire inachevée pour
tenir registre
des pans incohérents du récit,
les faisant précéder du nom de l'informatrice du jour […]. Chaque épisode était
orthographié sur une bande de papier qu'elle collait ensuite à l'amidon dans un
registre de toile écrue […]. “Tout cela n'a aucun sens, criait la colonne, nos
Nègres ne parlent pas de la sorte, vous me contez là sornettes”. L'époux se
taisait, accablé. L'épouse exaltée revenait à son canevas de mots, cherchant
l'ordre et la clé. (op. cit., 114)
La tentative de la colonne pour figer par écrit le “vent” de l'oralité
s'avère bien sûr infructueuse, la recherche de «l'ordre et la clé» devient une
obsession dans le sens littéral (psychiatrique) du terme. A la fin du
«reliquaire des amoureux», on apprend en effet que «la colonne était morte sur
un tas de vieux papiers de toutes les couleurs qu'elle s'était effrénée à
découper au moyen de délicieux et minuscules ciseaux» (op. cit., 129). Image on
ne peut plus criante du triomphe de l'hétérogène, de l'inachevé, du confus, de
Babel
sur la pulsion monogéniste et monothéiste
du Même.
L'historienne voulait compléter l'histoire d'Anatolie, mais cette histoire
était fragmentaire et fort probablement incomplète; d'où son échec. Puisque,
comme conclut si bien Paul Zumthor, l'“inachèvement
[…] est simple refus de cette clôture par laquelle tout s'achève, “vient à chef”, selon l'étymologie du mot: se soumet à
l'autorité du raisonnable, au nom d'une philosophie triomphante.” (221). Contre
toute philosophie triomphante, sûre d'elle-même, opposons donc, comme le
théorise et le met en pratique Édouard Glissant, la relation d'incertitude qui
est inférée dans tout contact des cultures.[9]
Voilà que mon hypothèse de base à propos d'Anatolie doit être reformulée:
il est bel et bien à la recherche d'une terre «non rapportée», mais il ne se
comporte nullement comme un découvreur ou un conquérant, ni même comme un
colon. Il est plutôt un errant, quelqu'un qui pratique une forme de nomadisme
circulaire bien différent du nomadisme en flèche (ou “désir dévastateur de
sédentarité”)[10] propre aux conquérants.
Le nomadisme circulaire implique la pensée de l'errance. L'errant n'a pas
la moindre intention de s'approprier les terres par où il passe, il se reterritorialise paradoxalement sur la déterritorialisation
même[11]. Comme le dit Glissant dans sa Poétique de la relation : «nomadisme des
peuples qui se déplacent d'île en île dans la Caraïbe, des engagés agricoles
qui pérégrinent de ferme en ferme, des gens du Cirque tournant de village en
village» (Glissant 1990: 24), auxquels on pourrait ajouter le nomadisme
d'Anatolie roulant de femme en femme… Ces “femmes” ne renvoient ni au point de
départ (une Origine incertaine) ni à celui d'arrivée (une «terre nouvelle» non
moins incertaine), elles sont des relais entre ces deux points inatteignables
du trajet. Et c'est tant mieux ainsi, parce que cette impossibilité de se figer
en un point instaure la nécessité de la relation, grâce à laquelle «l'errant,
qui n'est plus le voyageur ni le découvreur ni le conquérant, cherche à
connaître la totalité du monde et sait déjà qu'il ne l'accomplira jamais —et
qu'en cela réside la beauté menacée du monde» (Glissant 1990: 33). Paul Zumthor, dans Babel
ou l'inachèvement, arrive à une conclusion semblable lorsqu'il affirme: “Le
nomade [babélien], préoccupé par le monde tel qu'il est, dans sa hideur, plutôt
que par l'idée du monde, renonce aux entités fixes où accrocher une
métaphysique» (141). Et c'est justement cela qui le rend si dangereux aux yeux
des sédentaires, qui ne peuvent penser le nomadisme que comme “instabilité
inquiétante et vaguement criminelle” (op. cit., 140).
“Périodiquement,” affirme
Paul Zumthor, “s'élève la voix d'un poète qui
parvient à réanimer Babel, à lui rendre un instant quelque chose de sa
fécondité signifiante, à en transférer le souvenir au niveau figuratif où
s'inscrivent, dans le présent social, l'expérience vivante du passé commun et,
en perspective, des sens neufs, sinon prophétiques” (22). Et qui dit Babel
aujourd'hui dit nomadisme, contact des cultures, incertitude, incomplétude,
perpétuel recommencement, opacité. Seule la prise de conscience de cette
incertitude, de cette opacité pourrait permettre la constitution d'identités
relationnelles, c'est-à-dire non uniquement réactionnelles; des identités qui
se méfient du monologisme et de l’enracinement afin
d’intégrer une vision pluraliste et incertaine, donc plus exacte,
d'elles-mêmes.
Édouard Glissant est sans doute l'une des voix qui peuvent nous aider à
penser notre instabilité contemporaine, laquelle, selon ses propres mots,
“n'est pas le vertige qui précède l'apocalypse et la chute de Babel. C'est le
tremblement initiateur, face à ce possible. Il est donné, dans toutes les langues, de bâtir la Tour» (1990: 123).
[1] 1981a: 248. Dans un ouvrage postérieur, on peut lire la règle suivante à
propos des glossaires: «La ressource de l'homme d'écriture sera de consentir
sans nuance à l'intention souvent prêchée par l'homme de parole; de porter
cette intention à l'une de ses extrêmes: ajoutant, comme un luxe de précision
ou de clarté, le glossaire que voici (la chose écrite a besoin de glossaire,
pour ce qu'elle manque en écho ou en vent)» (1987: 230). «L'écrit s'oralise»,
signalait Glissant dans son Discours
antillais. «La “littérature” récupère de la sorte un “réel” qui semblait la
contraindre et la limiter» (1981b: 201). L'une des dimensions de l'œuvre
littéraire de Glissant est justement sa réflexion sur l'irruption de l'oralité
dans l'écriture (“oral ET écrit” au lieu de “oral ou écrit”), parallèle à
l'irruption de la littérature antillaise à venir dans la modernité (cf. 1981b : 190-201 et Bernabé, Chamoiseau et Confiant:
34).
[2] La formule complète apparaît à la page 79: «Ni tamanan dji konon Ni dji seri
disi kan Ni temenan badji konon ni temenan tekodji knono».
[3] «Let us be
realistic: there is nothing more meaningful than a text which asserts that
there is no meaning» (Eco: 7).
[4] «Le Même, qui n'est pas l'uniforme ni le stérile, ponctue l'effort de
l'esprit humain vers cette transcendance d'un humanisme universel sublimant les
particuliers (nationaux). Le rapport dialectique d'opposition et de dépassement
a, dans l'histoire occidentale, compris
le national comme obstacle privilégié, qu'il fallait accomplir et donc vaincre
[…]. Mais, pour nourrir sa prétention à l'universel, le Même a requis (a eu
besoin de) la chair du monde […]. Les peuples du monde firent ainsi en proie à
la rapacité occidentale, avant de se trouver l'objet de projections affectives
ou sublimantes de l'Occident» (Glissant 1981b: 190).
[5] «Nous apprécions les avatars de l'histoire contemporaine comme épisodes
inaperçus d'un grand changement civilisationnel, qui
est passage: de l'univers transcendantal du Même, imposé de manière féconde par
l'Occident, à l'ensemble diffracté du Divers, conquis de manière non moins
féconde par les peuples qui ont arraché aujourd'hui leur droit à la présence au
monde» (Glissant 1981b: 190).
[6] Le thème n'est pas nouveau chez Glissant. Dans son livre de poèmes Les Indes, écrit en 1955 (Glissant
1965), toute la section dédiée à la conquête est conçue à partir de cette
métaphore “terre-femme à conquérir” (pour une étude
approfondie de ce texte, cf. Mudimbé-Boyi). En voici
quelques exemples:
«Ces
conquérants convoitèrent jusqu'à en mourir les mines d'or et d'argent du
Nouveau Monde […]. Tragique Chant d'amour avec la terre nouvelle. Élevation progressive, massacre […]. Atahualpa, dernier
amant de la terre rouge» (Glissant 1965: 89).
«Amour!
ô beauté nue! où sont les sentinelles? Voici que paraissent les amants. […]
Leur langage te sera viril, ô terre, ô femme éblouie, ton sang rouge mêlé à ta
glaise route» (op. cit., 91).
«Il
dit:
“
[…] O vierge! vos amants, je les tuerai sans plus de rage; avec soin.
[…]
O vierge! l'alchimiste de votre corps, le voici, soldat de foi,
Et
qui vous aime d'un grand vent de folie et de sang, il est en vous!
Venez
sur le rivage de votre âme! Tendez vos trésors à vos conquistadores!”» (op.
cit., 92).
[7] Le manque de “conscience historique” des esclaves, le peu d'intérêt qu'ils
manifestent envers l'Histoire est le résultat direct de leur exclusion (en tant
que sujets) de ce Grand Récit; autrement dit, l'Histoire demeure tout à fait
étrangère à leur quotidien. Le «reliquaire» thématise ainsi ce clivage entre
les “mondes” de l'esclave et du maître: «Les bruits les plus alarmants
couraient les vérandas. Ces sacrés fils d'Albion (il [le colon] les appelait
avec une joie aigre les Albinos) prétendaient imposer la renonciation au
système servile, ruiner les légitimes propriétaires […]. C'est à gager que l'an
1850 les verrait empuantir le ciel de la fumée de leur énormes pipes débordantes
de crachats […]. On savait bien que tout ceci était pour rire. On se moquait de
l'an cinquante aussi bien que des Anglais scélérats. Ce que la [colonne] avait
appelé “la Chronique” […], on ne le voyait pas fleurir dans les rangées
d'eucalyptus, ni rouler en gros bouillons entre les roches des rivières, ni
glisser sous les roues des cabrouets dans la boue
rouge mélangée d'épais gravats gris, ni arrêter le bras d'un intendant plein de
coco-merlo, ni peser sur le plateau de la balance aux
vivres, ni guérir les enfants gonflés de la terre qu'ils mangeaient, ni
soulager les femmes enceintes qui traînaient leur ventre de charge en charge,
ni équilibrer ce poids dans la tête: l'éclair qui parfois dessinait là un pays
enfui, à jamais enfoncé dans la mer blanche aux écumes bleues» (Glissant 1981a: 118-19).
[8] «Cette allusion aux puits empoisonnés n'est pas […] gratuite. Si le colon
se trouve “intoxiqué”, s'il est mis hors de lui par ce “hachis de nouvelles“
qui n'obéit aucunement à l'Ordre linéaire et achevé du discours de l'Un, c'est
que […] ces “étranges débris” passent à travers les cloisons de l'Histoire et
font dévirer sa belle signification Unique et Véridique vers l'“impénétrable
originelle”» (Warner 593).
[9] “Le contact des cultures infère
pourtant une relation d'incertitude, dans la perception qu'on en a, ou
le vécu qu'on en pressent. Le simple fait de les réfléchir en commun, dans une
perspective planétaire, infléchit la nature et la “projection” de toute culture
particulière envisagée» (Glissant 1990: 175).
[10] Le nomadisme en flèche «est un désir dévastateur de sédentarité». Il doit
aller vers l'avant en anéantissant tout ce qu'il rencontre sur son passage,
aussi bien la nature que les cultures autres: les premiers colons français des
Antilles qui brûlent les fôrets pour instaurer le
système des plantations, Hernán Cortés qui bâtit les
églises coloniales sur les fondations des temples aztèques qu'il vient de
détruire. La colonisation, c'est-à-dire la reterritorialisation en terre
conquise, est son but ultime.
[11] Le couple «nomade en flèche, nomade circulaire» de Glissant constitue
d'après moi le corrélat du «migrant, nomade» de Deleuze et Guattari: «Le nomade
n'est pas du tout le migrant; car le migrant va principalement d'un point à un
autre, même si cet autre est incertain, imprévu ou mal localisé […]. Si le
nomade peut être appelé le Déterritorialisé par excellence, c'est justement
parce que la reterritorialisation ne se fait pas après comme chez le migrant […]. Pour le nomade, au contraire,
c'est la déterritorialisation qui constitue le rapport à la terre, si bien
qu'il se reterritorialise sur la déterritorialisation
même» (Deleuze et Guattari: 471-73). La différence majeure entre le binôme glissantien et celui de Deleuze et Guattari est que le
nomade suit toujours un trajet «entre deux points, mais l'entre-deux a pris
toute la consistance» (Deleuze et Guattari 1980: 471), tandis que pour le
nomade circulaire l'entre-deux est encore plus fondamental, puisque le point
d'origine est toujours aussi «incertain, imprévu [et] mal localisé» que celui
d'arrivée. Pour établir cette distinction, le concept glissantien
des “traces” s'avère incontournable.
BIBLIOGRAPHIE
Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël
Confiant. Éloge de la créolité. Paris: Gallimard/PU Créoles,
1989.
Gilles Deleuze et Félix Guattari. Capitalisme et
schizophrénie. Mille plateaux. [Paris], Minuit, 1980.
Umberto Eco. The
Limits of Interpretation. Bloomington/Indianapolis:
Édouard
Glissant. La case du commandeur. Paris: Seuil, 1981a.
___Le
discours antillais. Paris: Seuil, 1981b.
___Les
Indes. Un champ d'îles. La terre inquiète,
Paris, Seuil, 1965. [Écrit en 1955]
___Mahagony. Paris: Seuil, 1987.
___Poétique
de la Relation. Paris: Gallimard, 1990.
Élisabeth Mudimbé-Boyi, “L'histoire autre: conquête, désir, jouissance et abjection dans Les Indes d'Édouard Glissant.” Protée 22.1., 1994.
Paul Zumthor. Babel ou l'inachèvement. Paris: Seuil,
1997.
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