Brian Gill
Terminologie et concepts narratologiques

1 Naissance de la narratologie

On croyait que le dix-neuvième siècle marquait l'apogée du roman européen, et plus généralement du récit européen. Dostoïevski, Dickens, Galdós, et en France, Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, réinventent le genre.

Au vingtième siècle, cependant, cet extraordinaire épanouissement du narratif continue, devient mondial (Proust, Joyce, Mann, Saramago, mais aussi Borges, Mahfouz, Coetzee, García Márquez, Hemingway, Faulkner,...). En même temps, l'étude du récit, du texte narratif, romans, contes, nouvelles, prend son essor. En Russie Propp, en Angleterre Lubbock et Forster, aux États-Unis Booth, Chatman, Prince, Cohn, Lanser, en France Barthes, Todorov, Genette, dans le domaine allemand Hamburger, Stanzel, pour ne nommer que quelques-uns des plus connus, étudient le récit dans tous ses aspects et développent des concepts et des outils d'analyse qui sont aujourd'hui aussi essentiels pour les études littéraires que des notions de métrique ou les figures de style. L'ensemble de ces travaux et de ces méthodes s'appelle communément la narratologie (narratology, narratología, narratologia, Narratologie oder Erzähltheorie).

Toute discussion sérieuse d'un roman ou d'un conte doit désormais tenir compte de ces acquis, au risque de tomber dans le flou, de passer à côté d'organisations et de fonctionnements qui déterminent largement les sens et les effets des multiples sortes de récits qui nous entourent.

 

2 Enfin Genette vint...

Malgré le grand nombre de contributions riches et déterminantes, depuis Aristote jusqu'à nos jours, ce sont les descriptions et les catégories de Gérard Genette qui constituent la base de ce qu'on appelle la narratologie classique, en France comme dans le monde anglo-saxon et plus loin. Dans "Discours du récit", publié en 1972 dans Figures III, dans Nouveau Discours du récit, de 1983, et dans toute une série d'autres livres portant sur des points particuliers, Genette met les points sur les i et élabore une terminologie devenue universelle pour décrire le fonctionnement du récit.

Il existe une autre sorte de narratologie, qu'on appelle plutôt aujourd'hui la sémiologie narrative, axée non pas sur le signifiant (le discours du récit), mais sur le signifié. Cette narratologie-là commence avec Propp et cherche à décrire d'une manière logique les différentes combinaisons possibles de personnages et d'actions dans un récit. En France, le représentant le plus connu de cette approche, explorée d'abord par Brémond et Barthes, s'appelle Greimas.

 

3 Voies d'accès

Pour s'initier à la narratologie, les deux livres de Genette mentionnés ci-dessus, "Discours du récit" dans Figures III et Nouveau Discours du récit sont essentiels. L'introduction la plus intelligente et la plus claire en anglais est pour moi le superbe petit livre de Rimmon-Kenan, Narrative Fiction, Contemporary Poetics, paru en 1983. Très utile également, et gratuit, le cours en ligne de Jahn, remis à jour en 2003, Narratology: A Guide to the Theory of Narrative à http://www.uni-koeln.de/~ame02/pppn.htm.

Dans ce qui suit, j'essaie de définir et de commenter certains termes et concepts narratologiques importants. Les exemples pour illustrer ces concepts sont pris surtout dans les Oeuvres romanesques de Marguerite Yourcenar, Paris, Gallimard (Pléiade), 1982, et les chiffres de référence entre parenthèses sans autre indication renvoient à ce volume.

 

4 Bibliographie

 

Définitions

Exemples

narratif - argumentatif - informatif - descriptif - dialogue

La linguistique se limite à étudier la langue au niveau de la phrase. Des étendues de texte au-delà de la phrase (paragraphe, texte...) sont étudiées par une discipline assez récente qui s'appelle la grammaire du texte. C'est donc la grammaire du texte qui cherche à caractériser les textes selon qu'ils racontent, argumentent, décrivent, informent, etc. On parle de différents types de textes (text types) et les critères pour les distinguer sont très discutés. Voir Adam 1997 et Kibédi-Varga 1989. Noter aussi la différence entre discours et texte.

En classant un texte selon son type, il est essentiel de tenir compte de ce que Bakhtine appelle "l'hétérogénéité compositionnelle". Un texte narratif, comme un roman, contient presque toujours des séquences descriptives ou argumentatives (commentaires). À l'intérieur d'une séquence, certains détails peuvent appartenir à un autre type de texte. (Cette terminologie (séquence, détail) est de moi, BG. Il ne s'agit pas de catégories nettes, comme la proposition ou la phrase en linguistique, mais d'étiquettes commodes pour des éléments définis plus ou moins intuitivement.)

Kibédi-Varga dans son Discours, récit, image, voit une opposition entre narratif et argumentatif. Il parle des "deux grandes catégories de textes écrits argumentatif et narratif" (1989: 40). Pour lui, narratif et argumentatif s'opposent - et excluent d'autres principes - du point de vue des principes de construction des textes. Un texte véhicule des informations. Il peut le faire sans principe d'organisation, à la manière d'une liste, d'une description désordonnée, ou il peut adopter l'une des deux formes "artificielles" de transmission adoptées par notre culture:

"Ainsi, la narration est une forme artificielle tout à fait privilégiée d'une telle transmission de connaissances; le consensus sur un certain nombre de valeurs sociales (exemple: "il faut se marier pour vivre heureux") permet de démarrer et ensuite de terminer. L'information a lieu à l'intérieur de ce cadre artificiel, c'est-à-dire que sa présentation dépend des lois de la narration, elle est soumise aux règles du genre. La seconde forme artificielle très répandue est celle de l'argumentation. [...] l'argumentation est une forme d'action plus directe sur le destinataire, une forme qui relègue au second plan la cause de l'information. Contrairement à la description et à la narration qui lui accordent une large place, ce qui reste ici du message, se trouve strictement soumis à la volonté de persuader le desitnataire. (1989: 16)

 

Hétérogénéité: "Quant à la jeune fille, elle était mal coiffée, négligeable, se gorgeait de livres que lui prêtait un petit étudiant juif de Riga, et méprisait les garçons." (91) (Séquence descriptive, avec détails argumentatifs (négligeable, petit), et narratifs (se gorgeait de livres...))

Informatif: Seul un quart des Français (25%) a le sentiment que les données informatiques sensibles comme les numéros de cartes bancaires ou les dossiers de la Sécurité sociale sont bien protégées, indique un sondage Ipsos publié jeudi.

Narratif: There was a young lady of Niger
Who smiled as she rode on a tiger.
They returned from the ride
With the lady inside
And the smile on the face of the tiger
. (Voir aussi des exemples de scènes et de sommaires narratifs.)

Narratif: La sonde américaine NEAR Shoemaker, qui approche de la fin de sa mission, mettra à feu le 24 janvier ses moteurs pour effectuer jusqu'au 28 cinq ou six passages entre 6 et 2 kilomètres du petit astre de 33 km de long sur 13 km de diamètre.

 

exemplum

Il existe des cas d'insertion de séquences narratives ou parfois descriptives qui ont un statut spécial, comme l'exemplum (histoire racontée pour illustrer un aspect d'une argumentation).

On peut considérer certains détails narratifs comme des ébauches d'exempla, en ce sens qu'ils renvoient à un incident, une scène qui aurait pu avoir été développée narrativement. (Le concept d'ébauche d'exemplum est de moi, BG.)

 

 

 

 

 

Exemplum: "J'étais couché sur un tapis de laine précieuse, sous une tente drapée d'étoffes chatoyantes et lourdes. Un page me massait les pieds. Du dehors, m'arrivaient les rares bruits de cette nuit d'Asie: une conversation d'esclaves chuchotant à ma porte; le froissement léger d'une palme; Opramoas ronflant derrière une tenture; le frappement de sabot d'un cheval à l'entrave; plus loin, venant du quartier des femmes, le roucoulement mélancolique d'un chant. Le brahmane avait dédaigné tout cela." (398) La dernière phrase constitue l'argumentation. Le reste est là exclusivement pour illustrer, en creux, ce que constitue l'ascétisme.

Ébauche d'exemplum: "Dans les rencontres moins sensuelles, c'est encore dans le contact que l'émotion s'achève ou prend naissance: la main un peu moite de cette vieille qui me présente un placet, le front moite de mon père à l'agonie, la plaie lavée d'un blessé." (296) Trois ébauches: la vieille qui présente, le père qui meurt, l'esclave qui est soigné.

 

récit - histoire - narration - diégèse

"Je propose [...] de nommer histoire le signifié ou contenu narratif (même si le contenu se trouve être en l'occurrence, d'une faible intensité dramatique ou teneur événementielle), récit proprement dit le signifiant, énoncé, discours ou texte narratif lui-même, et narration l'acte narratif producteur et, par extensionl l'ensemble de la situation réelle ou fictive dans laquelle il prend place." Genette 1972: 72 

En note, Genette dit qu'il prend diégèse dans le même sens qu'histoire.  Plus tard, il appellera diégèse plutôt le monde où l'histoire a lieu: "L'histoire racontée par un récit ou représentée par une pièce de théatre est un enchaînement, ou parfois modestement une succession d'événements et/ou d'actions; la diégèse, au sens où l'a proposée l'inventeur du terme (Etienne Souriau si je ne m'abuse) et où je l'utiliserai ici, c'est l'univers où advient cette histoire." Genette, Palimpsestes 1982: 342

énoncé - énonciation

C'est le linguiste Benveniste qui est l'initiateur d'un regard nouveau sur la langue et les textes en démontrant qu'un texte n'est pas simplement la somme de ses mots et de leurs combinaisons, mais aussi une énonciation, c'est-à-dire une "mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation" (1974: 80).  L'énonciation est donc  "l'acte même de produire un énoncé et non le texte de l'énoncé"  (1974: 80). 

Mettre l'accent ainsi sur l'énonciation, c'était: 

-à l'origine, chercher les traces linguistiques de l'énonciation dans les textes (je, tu, maintenant), et donc classer les textes en deux sortes, que Benveniste baptisa histoire et discours.  (Voir ci-après)  Cette approche a été abandonnée, sauf par la narratologie qui continue de travailler sur les traces de l'énonciation dans le texte.

-deuxièmement, et bien plus révolutionnairement, ouvrir le chemin à des approches qui embraient le texte sur le social et l'idéologique, en montrant les multiples déterminations du texte (intertextualité et interdiscours, contraintes de genre (genres de discours - Bakhtine), intentionnalités...).  C'est cette ouverture qui donne lieu donc aux différentes disciplines qui étudient le discours.

Commentaire de Barthes: “L'énoncé, objet ordinaire de la linguistique, est donné comme le produit d'une absence de l'énonciateur.  L'énonciation, elle, en exposant la place et l'énergie du sujet, voire son manque (qui n'est pas son absence), vise le réel même du langage; elle reconnaît que le langage est un immense halo d'implications, d'effets, de retentissements, de tours, de retours, de redans; [...] les mots ne sont plus conçus illusoirement comme de simples instruments, ils sont lancés comme des projections, des explosions, des vibrations, des machineries, des saveurs: l'écriture fait du savoir une fête." Barthes, Leçon, Paris, Seuil, 1978, p. 20 

histoire - discours

"deux plans d'énonciation différents, que nous distinguerons comme celui de l'histoire et celui du discours." Benveniste 1966: 238 
Dans l'histoire: "Personne ne parle ici; les événements semblent se raconter eux-mêmes.  Le temps fondamental est l'aoriste, qui est le temps de l'événement hors de la personne du narrateur." 241  "Il faut entendre discours dans sa plus large extension: toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l'intention d'influencer l'autre de quelque manière" 241-2

Cette distinction faite par Benveniste est souvent reprise, mais il faut se rappeler que les deux mots, discours et histoire, sont pris dans des sens différents des sens, plus courants aujourd'hui, donnés par Genette (voir ci-dessus).

 

 

Le texte suivant est donné par Benveniste (1966: 241) comme exemple d'histoire, de récit pur, ne contenant aucun signe d'énonciation. 

Après un tour de galerie, le jeune homme regarda tour à tour le ciel et sa montre, fit un geste d’impatience, entra dans un bureau de tabac, y alluma un cigare, se posa devant une glace, et jeta un regard sur son costume, un peu plus riche que ne le permettent en France les lois du goût.  Il rajusta son col et son gilet de velours noir sur lequel se croisait plusieurs fois une de ces grosses chaînes d’or fabriquées à Gênes; puis, après avoir jeté par un seul mouvement sur son épaule gauche son manteau doublé de velours en le drapant avec élégance, il reprit sa promenade sans se laisser distraire par les oeillades bourgeoises qu’il recevait.”  Balzac, "Gambara", dans La Comédie humaine, X, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1979, p. 460. 

Mais déjà, Benveniste est obligé d'avouer qu'il y a dans ce texte-histoire "une réflexion de l'auteur qui échappe au plan du récit" (Trouvez-la...) .  Autrement dit, il n'y a pas vraiment deux plans discrets et opposés: l'énonciation marque tous les textes, même ceux qui la cachent.  Il n'y a que des textes à marques d'énonciation plus ou moins manifestes.

texte - discours

On oppose souvent aujourd'hui (depuis les années 1980) deux "objets d'analyse", le texte (ou énoncé) et le discours.  Ces objets d'analyse ne sont pas des objets concrets différents: le même texte, disons un conte ou un article de journal, pourra être étudié comme texte ou comme discours, selon l'approche choisie.  La linguistique, la grammaire textuelle et la narratologie travaillent normalement sur le texte, tandis que l'analyse du discours au sens large, la sociolinguistique, la rhétorique (dans un de ses sens), l'analyse conversationnelle, etc. analysent le discours, c'est-à-dire les rapports entre un texte et son énonciation, ses conditions (idéologiques, sociales, psychologiques) de production. 

Ainsi Jean-Michel Adam, spécialiste des types de texte (text-types),  affirme qu'il travaillera dans son livre (Adam 1997) sur le texte, conçu comme objet abstrait, en laissant de côté le discours, qui est selon lui un objet concret “produit dans une situation déterminée sous l’effet d’un réseau complexe de déterminations extralinguistiques (sociales, idéologiques)” (Fuchs 1985:22, cité par Adam 1997:16)  Adam écartera donc provisoirement toute détermination extra-linguistique. 

La narratologie classique travaille aussi exclusivement sur le texte, en mettant entre parenthèses son énonciation, ses conditions de production. 

Noter plusieurs autres sens de discours: (1) Genette, lorsqu'il parle en 1972 du discours du récit, emploie discours dans un sens différent, proche du sens de texte.  (2) Avec Foucault, discours prend un sens plus large et, en tant qu'ensemble de règles et de conventions qui nous entourent, lieu de l'idéologie, devient une des déterminations essentielles des textes, se substituant dans cette fonction au sujet, à l'auteur. 

diégésis - mimesis // telling - showing // scène - sommaire

Platon oppose deux modes narratifs, selon que le poète parle en son non (récit pur, haplé diégésis - c'est le récit) ou qu'il s'efforce de donner l'illusion que ce n'est pas lui qui parle (mimesis - c'est le drame).

Cette opposition entre la présence du narrateur et son absence (feinte) est reprise par les narratologues anglo-saxons dans l'opposition telling/showing. Cf. Genette 1972: 184ss. et Booth "Telling and Showing", 1983: 3-20 

"All narrators and observers, whether first or third person, can relay their tales to us primarily as scene [...] , primarily as summary or what Lubbock called "picture" [...], or, most commonly, as a combination of the two." Booth 1983: 154   Booth y prend l'opposition entre scène et sommaire comme la même qu'entre telling and showing

James et Sartre rejettent le telling.
Aristote prend mimesis dans un autre sens.

 

Sommaire classique : Un closier des environs de Chinon, nommé Jacques Birotteau, épousa la femme de chambre de la dame chez laquelle il faisait les vignes; il eut trois garçons, sa femmes mourut en couches du dernier, et le pauvre homme ne lui survécut pas longtemps.  La maîtressse affectionnait sa femme de chambre; elle fit élever avec ses fils l'aîné des enfants de son closier, nommé François, et le plaça dans un séminaire. (Balzac) Comme le fait remarquer Genette, on trouve souvent de tels sommaires au début d'un roman classique.

Sommaire: "Il [Trajan] perdit l'hiver au siège de Hatra" (352) "Une vague de terreur déferla sur Rome." (362) "Rome se calma" (364))

Scène: "Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L'examen devait se faire à jeun: nous avions pris rendez-vous pour lespremières heures de la matinée. je me suis couché sur un lit après m'êmtre dépouillé de mon manteau de de ma tunique." (287)

auteur - lecteur
auteur implicite - lecteur virtuel
narrateur - narrataire

Dans Nouveau Discours du récit, Genette rejette le concept d'auteur implicite ("image de l'auteur dans le texte") comme inutile, et assimile narrataire et lecteur virtuel, ce qui lui laisse deux instances de chaque côté. 1983: 94ss.  (Ensuite, il les réintègre, mais en tant qu'idée de l'auteur, du lecteur, plutôt que comme instances narratives. 1983: 102-103) 

Dans The Narrative Act, Susan Lanser suggère que "the unmarked case of narration for public narrators is that the narrating voice is equated with the textual author (the extrafictional voice or "implied author") unless a different case is marked - signaled - by the text." 1981: 151

intradiégétique - extradiégétique
hétérodiégétique - homodiégétique
(autodiégétique)

Genette introduit ces caractérisations des narrateurs pour indiquer 

  1. leur rapport à l'histoire qu'ils racontent: s'ils en sont absents ils sont hétérodégétiques (Shéhérézade); s'ils sont présents ils sont homodiégétiques et massivement présents autodiégétiques (Éric ou Hadrien chez Yourcenar).  Autodiégétique est peu utilisé.

  2. leur niveau diégétique: si leur action de raconter est fictionnalisée, s'ils sont donc pris dans une diégèse, ils sont intradiégétiques (Éric); s'ils ne sont pris dans aucune diégèse, ils sont dits extradiégétiques (Hadrien ou le narrateur de Denier du rêve))

Pour opposer le narrateur de Denier du rêve ("3e personne") et celui de Mémoires d'Hadrien ("1ère personne") il faut dire en principe que le premier est extra-hétérodiégétique et le deuxième extra-homodiégétique. Genette 1972: 255-256  En fait, on s'en tient normalement aux termes de homo- et hétéro-diégétique.

sémiotique - herméneutique

Ricoeur distingue entre la sémiotique qui se limite au texte et l'herméneutique qui cherche à comprendre le fonctionnement du texte dans le monde: "Pour une sémiotique, le seul concept opératoire reste celui du texte littéraire." 1983: 86 ["Points", 107] "la tâche de l'herméneutique [est] de reconstruire l'ensemble des opérations par lesquelles une oeuvre s'enlève sur le fond opaque du vivre, de l'agir et du souffrir, pour être donné par un auteur à un lecteur qui la reçoit et ainsi change son agir."1983: 86 ["Points", 106-7]

mimèsis 1, 2, 3

Pour Ricoeur, la mise en intrigue (muthos) du récit ne peut être comprise sinon comme médiation entre une expérience (humaine) préfigurée (mimesis 1) et une expérience refigurée (mimesis 3): "L'enjeu est donc le procès concret par lequel la configuration textuelle [mimèsis 2] fait médiation entre la préfiguration du champ pratique [mimèsis 1] et sa refiguration [mimèsis 3] par la réception." 1983: 86 ["Points" 107]  "Ces trois opérations - préfiguration, configuration, refiguration - soulignent les liens du récit et de l'action avec le temps" (Mongin 1998: 139)  Il faut noter que mimèsis est pris ici au sens  aristotélicien  ("activité mimétique", dit Mongin 1998: 139),  qui englobe le couple platonicien de mimesis-diégésis.  C'est dire que mimèsis chez Ricoeur ne s'oppose pas à diégésis.

focalisation zéro, interne, externe

Genette sépare clairement la narration (Qui parle?) et la focalisation (Qui perçoit?).  Le récit à focalisation zéro perçoit tout du point de vue du narrateur.  Le récit à focalisation interne offre le point de vue d'un personnage (fixe, variable ou multiple), et le récit à focalisation externe présente les faits du dehors, sans jamais entrer dans les pensées d'un personnage.  Genette 1972: 206ss.

Le Point de vue (focalisation) selon Lanser

singulatif - itératif

Genette oppose un récit singulatif ("Raconter une fois ce qui s'est passé une fois") et un récit itératif ("raconter une seule fois (ou plutôt: en une seule fois) ce qui s''est passé n fois").  1972: 146-7  Le récit singulatif tend à employer le passé simple (aoriste) ou le passé composé en français (Il entra dans un bureau de tabac), tandis que l'itératif est le plus souvent à l'imparfait (Tous les jours je me levais de bonne heure).  "La fonction classique du récit itératif est donc assez proche de celle de la description [...] Comme la description, le récit itératif est, dans le roman traditionnel, au service du récit "proprement dit", qui est le récit singulatif. 148

anachronies - prolepse - analepse - syllepse

Les anachronies sont "les différentes formes de discordance entre l'ordre de l'histoire et celui du récit" Genette 1972: 79  Le récit littéraire fait rarement coïncider l'ordre du récit et celui de l'histoire: "On sait que [le] début in medias res suivi d'un retour en arrière explicatif deviendra l'un des topoï formels du genre épique, et aussi combien le style de la narration romanesque est resté sur ce point fidèle à celui de son lointain ancêtre." 79 

Genette dit donc que "pour éviter les connotations psychologiques attachées à l'emploi de termes comme "anticipation" ou "rétrospection" [...] nous les éliminerons le plus souvent au profit de deux termes plus neutres: désignant par prolepse toute manoeuvre narrative consistant à raconter ou évoquer d'avance un événement ultérieur, et par analepse toute évocation après coup d'un événement antérieur au point de l'histoire où l'on se trouve, et réservant le terme g'neéral d'anachronie pour désigner toutes les formes de discordance entre les deux ordres temporels, dont nous verrons qu'elles ne se réduisent pas entièrement à l'analepse et à la prolepse." 1972: 82

"on pourrait nommer syllepses (fait de prendre ensemble) temporelles  ces groupements anachroniques commandés par telle ou telle parenté, spatiale, thématique ou autre." 1972: 121 note.

Prolepse: "Mais le compagnon de mes dernières chasses est mort jeune, et mon goût pour ces plaisirs violents a beaucoup baissé depuis son départ." (289) C'est Hadrien évoquant la mort d'Antinoüs. En fait, une bonne part de Animula, vagula, blandula, le premier chapitre d'Hadrien, évoque en prolepses poétiques les événements de la vie passée d'Hadrien. Les chapitres suivants reprennent ensuite cette vie depuis ses débuts et la suivent plus ou moins chronologiquement. C'est un emploi très particulier de la prolepse, par la multiplicité de références, par leur indétermination chronologique, et par le fait que la plupart ne sont pas repris dans le récit qui suit, pour lequel elles constituent une sorte de toile de fond..

"Serai-je emporté par la dizième crise, ou par la centième?" (288) Prolepse externe, puisqu'elle évoque, nécessairement, un événement qui aura lieu après lafin du livre.

récits de paroles - discours narrativisé - discours direct - discours indirect - discours indirect libre - monologue intérieur

Genette (1972: 189ss.) distingue entre les récits d'événements et les récits de paroles. Les premiers racontent ce qui se passe et les derniers ce qui est dit ou pensé.

Parmi les récits de paroles, il établit une hiérarchie selon le degré d'imitation. Il invente trois nouveaux termes qui n'ont pas été retenus par la critique par la suite (il appelle le discours direct le discours rapporté, le discours indirect le discours transposé et le monologue intérieur le discours immédiat.) et un nouveau terme très utile, le discours narrativisé.

En utilisant les termes couramment retenus, la hiérarchie, du plus mimétique au moins mimétique, est donc la suivante:

monologue intérieur
discours direct
discours indirect
discours indirect libre
discours narrativisé

Genette fait remarquer que dans le discours indirect libre, ou style indirect libre, on ne distingue pas clairement parole et pensée, narrateur et personnage.

Dans le discours narrativisé, utilisé massivement par Yourcenar dans Mémoires d'Hadrien, on ne sait rien des paroles prononcées à part leur contenu sémantique.


Susan Lanser propose une hiérarchie plus étoffée de ce qu'elle appelle "phraseological stance":

Sources écrites (lettres, journaux, documents) 
Discours direct (paroles) 
Discours direct (pensées, monologue intérieur) 
Style indirect libre 
Style indirect 
Psychorécit (terme de Cohn)
Discours du narrateur 
Proverbes, vérités générales 


monologue intérieur: "Il faut absolument que j'épouse Albertine. C'est ridicule, je ne peux pas attendre. Comment le dire à ma mère?" etc. (C'est le discours direct "émancipé de tout patronage narratif" (Genette 1972: 193)

discours direct: "Il faut absolument que j'épouse Albertine"

discours indirect: "Je dis à ma mère qu'il me fallait absolument épouser Albertine"

discours indirect libre: "J'allai trouver ma mère: il me fallait absolument épouser Albertine."

discours narrativisé: "J'informai ma mère de ma décision d'épouser Albertine"

"J'ai réfléchi par la suite aux dangers que ce sortes de sociétés presque secrètes pourraient faire courir à l'État" Y 326

"Une nuit [mon grand-père] vint à moi, me secoua pour me réveiller, et m'annonça l'empire du monde" Y 308

"Cet homme pourtant si fin m'a débité de vagues formules de réconfort, trop banales pour tromper personne" Y 288

"je fus chargé par lui de mettre le feu à cet étrange tas d'hommes" Y 329

 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

L'analyse du point de vue textuel de Susan Lanser

Pour caractériser le point de vue textuel, Susan Lanser (1981: 149-225) propose de mesurer la position du narrateur sur une trentaine d'axes représentant le statut, le contact et l'attitude (status, contact, stance) du narrateur vis-à-vis de son histoire et des personnages.  Ces axes représentent par exemple la distance séparant l'auteur et le narrateur, la distance entre le narrateur et l'histoire racontée (hétéro - homo), l'emploi du récit en scène ou le récit sommaire, etc.  Lanser suggère qu'un inventaire du statut, de l'attitude et du contact du narrateur permettra d"'explorer des homologies possibles entre le point de vue textuel et l'activité littéraire qui l'a produit".  (223)
 

Certains des axes proposés par Susan Lanser peuvent être vus comme représentant une opposition entre récit mimétique et récit diégétique.

Axes 
L'opposition entre le récit pur, où le narrateur parle en son nom, et le récit mimétique, qui montre les événements et les paroles avec un minimum d'intervention du narrateur est en fait plutôt une ligne continue, et peut donc être représentée sur plusieurs axes.  On adopte ici un arrangement vertical pour la commodité mais il faut comprendre le haut comme étant à gauche et le bas comme étant à droite. 
En général, plus le récit est diégétique, plus l'auteur se montre, moins de liberté apparente il offre aux personnages et au lecteur. 

Les extrêmes des axes peuvent être représentés ainsi:

Mimesis
Diégésis
Absence du narrateur 
Présence du narrateur 
Liberté du personnage 
Contrôle par le narrateur
Liberté du lecteur
Contrôle par le narrateur
Scène
Sommaire
Dans ce qui suit, j'adapte un peu les schémas de Lanser 1981, en ajoutant surtout au début l'opposition mimesis - diégésis. 
Récits de paroles
Phraseological Stance
Mimétique
Sources écrites (lettres, journaux, documents) 
Discours direct (paroles) 
Discours direct (pensées, monologue intérieur) 
Style indirect libre 
Style indirect 
Psychorécit 
Discours du narrateur 
Proverbes, vérités générales 
Diégétique
(Lanser: 1981: 187)
"Cet homme pourtant si fin m'a débité de vagues formules de réconfort" 288

"le sorcier qui m'a prédit que je ne me noierai pas" 288

Représentation de l'espace
Spatial-Temporal Stance
Mimétique
Vue "intrapersonnelle" d'un personnage (il voit) 
Vue "suprapersonnelle" d'un personnage (il voit mais on le voit aussi) 
Témoin invisible 
Vue passant d'un personnage à un autre 
Vue libre dans une scène 
Vue à vol d'oiseau 
Vue panoramique 
Diégétique
"Spatial orientations from within (rather than above or outside) a scene convey a greater sense of the narrator's involvement [??] and a greater sense of immediacy." Lanser 1982: 192
Quantité d'information
Psychological Stance
"the degree of information presented about any character (or object or event) participates in determining the distance between the narrative voice and that character" Lanser 1981: 203
Omniscience
Il peut y avoir des "limitations on privilege", des restrictions sur ce que le narrateur peut savoir: "These limitations restrict a given individual to the "contents" of only one mind - his or her own. [...] 
The traditional third-person narrator, on the other hand, conventionally has the authority to be omniscient, which means s/he may have acces to every character's mind." (1981: 161)
Self-Consciousness
Confidence
Power Relations
Formality
To what extent the narator is conscious of relating a story, makes references to it, to the act of narrating.
To what extent the narrator is confident about narrating
Whether s/he treats the narratee with deference or contempt.
Degree of formality or intimacy the narrator shows. 180-1
Amount of Information
Objective or Subjective
The narrator gives us more or less information about each character, filtered more or less. 205-6
Internal or External View
Distance between seeing things completely from the outside or through characters' consciousness. 
Deep or Surface Vision
Whether a character's words and actions, thoughts, preverbalized processes (feelings) or unconscious processes are shown. 212
Focalization
Variations from fixed focalization through variable focalization to free focalization or non focalization. 213
Approval
Narrator's approval or disapproval of a character. 215
Ideology
Figural - Literal
Internal - External
Relation to Culture Text
Degree of reinforcement
Ideological Stance
Whether the ideology of the narrator or character is expressed explicity or is embedded in value-laden lexis, register and subordinated syntax.  The ideology may be expressed in addition literally or figuratively, and be internal, expressed in textual actions themselves, or external, emerging from comments by the narrator or discussions between characters. What is the ideological stance's relation to the broader culture text against which the text is read? 
To what extent is a particular piece of ideology isolated or reinforced in the text 217-20

 
Sartre, Jean-Paul, 
"Monsieur François Mauriac 
et la liberté", 
Situations I, Paris, 
Gallimard, 1947, 
pp.36-57. 
"il faut [que le romancier] esquisse en creux dans son livre, au moyen des signes dont il dispose, un temps semblable au mien, où l'avenir n'est pas fait.  Si je soupçonne que les actions futures du héros sont fixées à l'avance par l'hérédité, les influences sociales ou quelque autre mécanisme, mon temps reflue sur moi; il ne reste plus que moi, moi qui lis, mois qui dure, en face d'un livre immobile.  Voulez-vous que vos personnages vivent?  Faites qu'ils soient libres.  Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman les meilleurs analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles." 1947: 37