À
tour de rôle admirée, raillée et parodiée,
la
Carte de Tendre constitue l’un des documents les plus cités du
XVIIe
siècle et a toujours suscité des réactions des
plus
vives. Or, si le lecteur moderne a de vagues souvenirs des commentaires
narquois de Molière dans ses Précieuses ridicules
à cet égard,[1]
nombreux sont les contemporains de Madeleine de Scudéry à
se moquer de la Carte et à proposer des endroits moins
idéalisés.
Parmi les autres tentatives de circonscrire la géographie
sentimentale
qui aujourd’hui sombrent dans l’oubli,[2]
le Royaume de Coquetterie de François Hédelin,
abbé
d’Aubignac, mérite une nouvelle lecture. Ce court texte
allégorique,
qui serait antérieur à la Carte de Tendre,[3]
a exercé, lui aussi, une influence certaine (quoique moindre)
sur
la littérature de l’époque. En l’espace de 10 ans, ce
royaume
est mentionné par Furetière et Sorel, traduit et
plagié
par un Allemand (1659)[4]
et imité et discuté par l'abbé Michel de Pure dans
son roman la Pretieuse (1656, I, 31-34 et 370-374).
La
représentation spatiale de notions sentimentales met en place un
monde abstrait tantôt idéalisé, tantôt
ridiculisé.
Il semble alors logique de considérer la notion d’utopie,
qui combine les mêmes éléments de satire et
d’idéalisation,
par rapport à ces fictions. D’Aubignac lui-même mentionne
en passant l’Utopia de Thomas More dans l’apologie de son texte.[5]
Néanmoins, si plusieurs critiques soulèvent l’utopie
quand
ils évoquent la Carte de Tendre, on sent souvent de
métaphoriques
guillemets de protestation entourant le terme lorsqu’on en vient
à
discuter des autres textes.[6]
Je
me propose donc, après un détour initial du
côté
de Tendre, d’examiner la représentation du Royaume de
Coquetterie
à la lumière de la théorie récente de
l’utopie
exposée par Jean-Michel Racault (1991 et 1995). Ayant ainsi
cerné
la spécificité de chacun de ces pays, nous serons mieux
en
mesure de dégager les façons dont la géographie
sentimentale
se métamorphose.
Les
Terres Inconnues figurent-elles tout simplement la femme, comme le
soutient
Claude Filteau,(1979), le parfait
amour comme le prétend Jean-Michel Pelous, l’amour physique,
comme
le croit, parmi d’autres, Ellen Brinks (43) ou le mariage, comme le
suggère
Nicole Aronson (1978, 94)? Cette diversité
d’interprétations
critiques provient en partie de la diversité d’opinions
exprimées
par les personnages. La façon dont Horace parle de ce pays a des
connotations érotiques et sexuelles - la peur que quelqu’un
d’autre
ne s’y trouve semble montrer qu’il interprète les Terres
Inconnues
sinon comme le dépucelage féminin au moins comme l’amour
physique (411).[13]
Aronce, par contre, décrit les “bien-heureuses Terres
inconnuës”
dans des termes respectueux qui montrent qu’il envisage le mariage
(417).
Quoi qu’il en soit, la réponse de Clélie est beaucoup
plus
équivoque puisqu’elle constate tout simplement que “personne n’y
est [aux Terres Inconnues], et n’y peut jamais estre.” (412).[14]
Un
monde idéalisé très cohérent, quoique
scindé,
se met en place. Martha Houle remarque que la femme, l’objet du
désir
masculin, est absente de la carte (738) et que deux programmes sont en
jeu, l’homme veut savoir là où se trouve la femme et la
femme
ne veut révéler que là où se trouve l’homme.[15]
Dans ce jeu de cache-cache érotico-sentimental, je dirais que
deux
lieux idéaux se dessinent selon le sexe du personnage. Tant que
Clélie contrôle le parcours, les trois Tendres (et surtout
Tendre sur Inclination) sont des eu-topoï féminins,
les lieux où tout va bien. Elle voit Tendre comme le point
d’arrivée
du parcours et ne veut pas aller plus loin. Cela est tout à fait
conforme à la vision précieuse de l’amour comme quelque
chose
de spirituel dont on évacue complètement la passion et le
mariage.[16]
Du côté masculin, les Tendres paraissent plutôt
comme
des lieux de passage obligatoire le long de la route des Terres
Inconnues,
lieu idéal à atteindre plutôt qu’à
éviter.
Ce décalage irréconciliable entre les visions masculine
et
féminine ferait de l’ensemble de la carte non pas une utopie
mais
un lieu dysfonctionnel ou dystopique.
Selon
la deuxième acception du terme utopie, ou-topos, Tendre
peut
être considéré comme un non-lieu à plusieurs
égards. L’espace allégorique de Tendre ne fait pas partie
de la diégèse principale, c’est-à-dire du monde
des
personnages - ni Clélie ni les gens de sa suite ne seraient
censés
habiter le Pays de Tendre. Joan DeJean suggère qu’une partie au
moins de la carte, les Terres Inconnues, serait un non-lieu:
Scudéry’s
‘Terres Inconnues’ would therefore be a utopian no man’s land, a
non-place
or a place in fiction, where woman can protect the female heart by
controlling
representations of it and by denying men access to the language that
expresses
it. (1987, 184).
Puisque
Clélie n’y est jamais allée, d’où le nom Terres
Inconnues,
ce lieu n’a qu’une existence précaire dans son esprit et elle
pourrait
à la rigeur le considérer comme étant un
non-lieu.
Ellen
Brinks fait remarquer que la carte correspond de façon
approximative
à la carte de France (41-42).[17]
D’après mes propres observations, Tendre sur Inclination, le
plus
valorisé des trois, se trouverait à peu près
à
la hauteur de Paris (et les Terres Inconnues en Angleterre mais ne
poussons
pas trop loin l’analogie).La
préciosité
était encore plus “Paricentrique” que les autres mouvements
sociaux
et littéraires au point où certains observateurs
considèrent
la préciosité impossible hors de la capitale.[18]
Si on accepte l’équivalence Tendre sur Inclination / Paris, il
est
difficile de ne pas anticiper sur la réplique
célèbre
de Mascarille dans la scène 9 des Précieuses ridicules:
“Hors de Paris, il n’y a point de salut pour les honnêtes gens”.
Dans cette perspective, le reste de la carte serait un désert
culturel
et intellectuel, autrement dit, un non-lieu.
Cette
distanciation, accompagnée d’un rapprochement simultané,
fait partie du procédé utopique et rappelle
l’écart
entre le monde représenté et le monde de départ,
ce
dernier étant idéalisé par rapport au monde
réel
du XVIIe siècle. Or, même si la Carte de Tendre
revêt
des aspects utopiques selon la définition de base de Racault,
elle
ne comporte pas d’utopie narrative pleinement constituée dans le
sens où l’entend ce critique - l’espace de la carte reste
toujours
allégorique pour les personnages de l’entourage de Clélie
et le texte reste dans la plus grande abstraction. Il n’y a pas de
société
tendre dont on décrit les habitants et les lois. L’entrée
en utopie, si abstraite soit-elle, ne se fait pas par hasard mais
plutôt
sur l’invitation de celle qui contrôle l’accès aux lieux.
Néanmoins, lieu idéal ou non-lieu, utopie ou dystopie,
Tendre
constitue l’arrière-plan implicite et explicite contre lequel il
faut désormais situer toute autre tentative de géographie
sentimentale, et notamment celle de l’abbé d’Aubignac.
En
vn mot le Tendre est vn petit coing de terre dans le païs
de
l’amitié, sans aucune autre description que des lieux; Et ce
Royaume
est d'vne vaste estenduë, composé de tout ce qui peut
rendre
vn Estat considerable, & reglé par toutes les maximes de la
Politique. Ce peuple a son Roy, sa Religion, & ses Loix, ses
Escoles,
son traffic, ses jeux publics, ses magazins & ses differentes
conditions.
(LAC 9-10)
Malgré
ce qu’il en dit, sur le plan strictement géographique, sonRoyaume
est relativement petit par rapport à Tendre. Selon les
descriptions
et les gravures, le RdC semble se réduire à la seule
ville
capitale tandis que Tendre occupe un territoire nettement plus
étendu
avec ses fleuves, ses mers et un total de 35 villages et villes.
La
gravure anonyme que nous possédons n’a pas paru avec le texte
et,
selon Leibacher-Ouvrard (1990, 156, n.6),n’a
pas été autorisée par d’Aubignac. Tout de
même,
comme avec la Carte de Tendre, cette gravure est scrupuleusement
conforme
au texte descriptif. À l’entrée de la ville se trouvent
les
ruines du vieux Temple de la Pudeur,[23]
démoli pour aggrandir la Place de la Cajolerie - l’endroit garde
les traces du monde plus altruiste qu’il a remplacé. Une fois
à
l’intérieur des murs, on débouche sur la Place du Roy.
Collinet
relève à juste titre que la Place Royale à Paris,
l’actuelle Place des Vosges, située dans le Marais, a
constitué
à l’époque le centre reconnu de la société
galante (109).[24]Pour
accéder au lieu valorisé, la cour du Prince au Palais des
bonnes fortunes, huit petites promenades sont proposées, dont
certaines
sont réservées aux hommes et d’autres aux femmes. Il y a,
parmi d’autres, la Plaine des Agréemens, le Sentier de la
Reconnoissance,
et la Vallée de Tollérance.[25]
On n’a pas ici le parcours plus ardu à multiples étapes
qui
caractérise les voyages à Tendre sur Estime ou à
Tendre
sur Reconnaissance sur la Carte de Tendre. En plus, Reconnaissance a
bien
changé d’aspect - le Sentier de la Reconnoissance chez
d’Aubignac
est un chemin parmi d’autres (de surcroît “le plus long et le
moins
asseuré”) qui mène au lieu valorisé tandis que
chez
Scudéry, Tendre sur Reconnoissance est un but en lui-même.[26]
Au-delà
du Palais des Bonnes Fortunes se situent des lieux de disgrâce -
le Bureau des Récompenses, la Berne des Coquettes, l’Abîme
de désespoir, le Lac de confusion et enfin la Chapelle de Saint
Retour. Cette Chapelle, où le Capitaine Repentir mène des
coquettes désabusées, constitue un lieu voisin mais
séparé
(par un bras de mer) de l’Isle qui permet d’en voir la nature
superficielle.
Si, conformément au parcours utopique traditionnel, il y a un
départ
du lieu utopique à la fin, celles qui partent ne sont pas par
les
voyageurs du début du texte. Ceci rend impossible de boucler le
parcours utopique circulaire par un retour au pays d’origine.
Toutefois,
ces femmes qui partent ne sont plus sous le charme quasi-magique de
l’Amour
Coquet et voient clairement les défauts du “séjour des
troubles
et des infortunes” qu’elles viennent de quitter:
si-tost qu’elles sont arriuées [dans la Chapelle], elles ouurent les yeux, s’apperçoiuent bien qu'auparauant ils estoient fermez, & decouurent que tout ce qu’elles pensoient voir n'estoient que des illusions; Que toutes les douceurs de cette Isle ne sont que des amertumes deguisées, [...] (74-75)
Cette
île n’est donc qu’un immense trompe-l’oeil qui frôle le
non-lieu,[27]
ce qui ferait du temps de cette illusion un temps suspendu ou un non
temps.
Au lieu de montrer un monde idéal pour révéler les
insuffisances de celui-ci, l’auteur se sert de procédés
utopiques
(surtout de la notion de non lieu) pour cibler la partie de son monde
(le
milieu coquet) qu’il veut satiriser.
De
la sorte, ces textes nous offrent des représentations utopiques
différentes mais complémentaires de la France
sentimentale
des années 1650. Or, les univers représentés se
démarquent
le plus possible dans le temps et/ou dans l’espace de ce point de
répère.
Du passé de la Rome impériale dans la Clélie,
on arrive au présent du Royame de Coquetterie.[28]
L’endroit représenté au présent décrit le
déplacement
spatial le plus marqué, littéralement au bout du monde.
Sur
le plan sentimental, nous ne sommes jamais au pays d’amour mais en des
lieux voisins. Le Royaume des Coquetterie représente un monde
gynéco-centrique
comme celui de la Clélie mais ne le représente
que
dans une perspective phallo-centrique, pour s’en moquer. Par les
procédés
dystopique et dyschronique, les excès du monde de départ
sont poussés à l’extrême pour en
révéler
l’absurdité. Nous avons des mondes autres, irréels, dans
les deux cas, le soupir aux lèvres peut-être dans le
premier
mais on affiche un sourire narquois dans les deux derniers.
Royaume
d’Amour de Tristan.
La
gravure de J. Sadeler reproduite par Senter (138) est clairement
datée
de 1650 et le nom de Tristan y figure explicitement. Elle serait donc
de
loin antérieure à la Carte de Tendre si la date
était
authentique. Zumthor, qui dit que l’attribution à Tristan n’est
pas certaine (266), opte plutôt pour 1653-1654, donc
contemporaine
à la Clélie, avis accepté par Munro
(40-41).
Pioffet (1998, 448)le date de 1652,
et Duchêne croit 1654 plus probable. (1999, 101) Le parcours
amoureux
décrit un cercle. Si Soins sur Complaisance et Soupirs auraient
pu figurer sur la Carte de Tendre, cette impression serait vite
dissipée.
Après un bref séjour dans la ville capitale Jouissance,
on
arrive à Satiété, Faible Amitié et la
Grande
Plaine d’Indifférence avant de reprendre une nouvelle
quête
à Inclination Nouvelle. Ce royaume, qui se trouve sur une
île,
a la Mer d’Inclination au nord et la Mer des Précieuses à
l’est. Chez Tristan, Inclination n’a pas le sens plus raffiné
associé
à Tendresse comme chez Scudéry mais correspond à
un
intérêt nettement plus charnel. La devise des Coeurs
Volants
du Royaume de Coquetterie “Qui plus en aime, plus aime” (RdC, 23)
serait
tout à fait à sa place au Royaume d’Amour.Dans
une optique semblable, les “Stances sur la Carte de Tendre” de Segrais
(1658, Slatkine 1968, 247-48) montre que le meilleur chemin à
Tendre
passe par Bijoux. Notons aussi que, hormi la CdT et le RdC, les autres
textes allégoriques ne proposent qu’un parcours unique à
l’amant voyageur. Avec Tristan, la circularité du voyage insiste
sur l’itération - le voyage envisage l’amour comme
conquête
du moment et non pas comme bonheur durable.
Somaize
Grand
Dico (1661) art. Limites
“Les limites de leur Empire sont aussi vastes qu’il est de grande
estenduë,
du costé d’Orient, il est borné par l’imagination, du
Couchant
par le tendre, du Nort par les costes de la lecture, et du Midy par la
Coqueterie.”(II, 232) Si même
le plagiaire invétéré Somaize le dit, on peut le
considérer
une idée reçue. On voit des notions voisines au sens
strict
du terme. Senter Royaume d’Amour de Tristan a la mer des
Précieuses
à l’Est. La carte de l’Empire des Précieuses (1659 selon
Senter) ressemble aussi jusqu’à un certain point à la
carte
de France. On y trouve comme provinces Galanterie et Coquetterie. Comme
corps d’eau l’Ocean pernicieux à l’est et la Mer d’Affectation
au
sud. Si on n’y voit pas le tendre, il y a tout de même aux marges
des “parties du Royaume des Pucelles”, allusion probable à
Madeleine.
le
Voyage de l’Isle d’Amour
de Paul Tallemant (1663) met en place un monde allégorique
où
les étapes sont des endroits qui prennent leur nom du
maître
ou de la maîtresse du lieu (Le Respect, l’Inquiétude, La
Fierté,
la Tiédeur, La Pudeur, Le Dépit, etc.)[29]
le narrateur du texte ne quitte pas l’Isle mais se retire sur une
montagne
d’où il envoie une relation de son voyageà
son ami. Étapes utopiques départ (pour le pays du
plaisir),
tempête (aux larges de l’Afrique), arrivée,
découverte
du lieu, déception, mais non retour. Compagnons de voyage
s’effacent
une fois sur l’île. Un des voyageurs y est déjà
allé
mais ne descend pas (Épigone, capitaine du bateau connaît
l’île mais ne descend pas non plus). Pour une analyse du texte de
Tallemant et un regard sur d’autres textes utopiques moins connus,
(Tristan,
Bussy-Rabutin, Sorel et Guéret) voir Marie-Christine Pioffet,
qui
relève en particulier la dimension religieuse de la cartographie
sentimentale.
Tallemant,
2nd voyage (1664) plus enjoué avec des interventions
de Coquetterie et de Galanterie,
détails
Pelous 28-29. + revoir Pioffet
le
2nd voyage de Tallemant disponible dans Voyages
imaginaires,
songes, visions et romans cabalistiques t.XXVI (1788). (avec
RdC)
La
PretieuseI,
31-34 Peu après la Création, le monde est divisé
en
deux empires, celui de la Raison, un endroit torride dominé par
les hommes où, malgré le nom, on voit plus les
occupations
guerrières qu’intellectuelles, et celui de l’Amour, un endroit
avec
un climat plus tempéré gouverné par les femmes.
L’Empire
d’Amour n’est pas un endroit valorisé - son pôle, celui de
la Passion, est directement opposé à celui de la Raison
et
l’Empire reste dans l’obscurité. Les pays à allure tendre
(Constance, Patience et Respect) sont “fâcheux” (33) et les
îles
des Raisonnables et des Vertueuses sont presque désertes.]
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page créée le 17 janvier 2002
dernière mise à jour le 22 juillet 2003